Les méga-bassines : une solution durable pour l’agriculture ou une menace pour l’environnement ?

06/01/2024

Les méga-bassines, ou réserves de substitution, sont de grandes structures artificielles destinées à stocker l'eau pour l'irrigation des cultures. Elles sont présentées par leurs promoteurs comme une réponse adaptée au changement climatique, qui entraîne des sécheresses plus fréquentes et plus intenses. Mais elles sont aussi vivement critiquées par les associations environnementales, qui dénoncent leur impact négatif sur les ressources en eau, la biodiversité et le modèle agricole. Quels sont les enjeux et les arguments autour de ces projets ? Quelles sont les alternatives possibles ? Cet article vous propose un éclairage sur cette question complexe et sensible.

Qu'est-ce qu'une méga-bassine ?

Une méga-bassine est un bassin artificiel, plastifié et imperméable, qui peut s'étendre sur plusieurs hectares et contenir des millions de mètres cubes d'eau. Elle est remplie en hiver, lorsque l'eau est plus abondante, en pompant les nappes phréatiques ou les cours d'eau. Elle sert ensuite à irriguer les cultures en été, lorsque l'eau se fait plus rare. Il existe différents types de méga-bassines, selon leur taille, leur mode de remplissage et leur usage. Elles sont généralement gérées par des coopératives agricoles, qui bénéficient de subventions publiques pour leur construction.

Pourquoi construire des méga-bassines ?

Les méga-bassines sont présentées comme une solution pour faire face au changement climatique, qui affecte la disponibilité et la répartition de l'eau sur le territoire. Selon les projections du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), la France connaîtra une augmentation des températures moyennes, une diminution des précipitations et une intensification des événements extrêmes, tels que les canicules, les sécheresses et les inondations. Ces phénomènes auront des conséquences importantes sur l'agriculture, qui dépend fortement de l'eau pour assurer la production et la qualité des cultures. Les méga-bassines sont censées permettre aux agriculteurs de sécuriser leur approvisionnement en eau, en stockant l'eau excédentaire en hiver et en la restituant en été, selon le principe de la substitution. Elles sont aussi supposées réduire la pression sur les ressources en eau, en évitant les prélèvements estivaux, qui sont plus dommageables pour les écosystèmes aquatiques.

Quels sont les impacts des méga-bassines ?

Les méga-bassines sont loin de faire l'unanimité. Elles sont au contraire l'objet de vives contestations, de la part des associations environnementales, mais aussi de certains agriculteurs, riverains, élus ou citoyens. Les opposants aux méga-bassines mettent en avant plusieurs arguments pour dénoncer leur impact négatif sur l'environnement et la société.

Un impact sur les ressources en eau

Les méga-bassines sont accusées de contribuer à la surexploitation des ressources en eau, en augmentant la demande et en réduisant la recharge des nappes phréatiques. En effet, les méga-bassines ne sont pas alimentées uniquement par les eaux de pluie, mais nécessitent des opérations de pompage, que ce soit des nappes phréatiques ou des cours d'eau. Ces pompages, même s'ils ont lieu en hiver, ont un effet sur le cycle de l'eau, en privant les milieux naturels d'une ressource essentielle à leur fonctionnement et à leur régénération. De plus, les méga-bassines entraînent des pertes par évaporation, qui peuvent atteindre jusqu'à 60% du volume stocké, selon Christian Amblard, directeur de recherche honoraire au CNRS et spécialiste de l'eau et des systèmes hydrobiologiques. Ainsi, les méga-bassines ne sont pas des solutions durables pour faire face au changement climatique, mais au contraire des facteurs d'aggravation de la pénurie d'eau.

Un impact sur la biodiversité

Les méga-bassines sont également critiquées pour leur impact sur la biodiversité, tant terrestre qu'aquatique. En effet, les méga-bassines modifient le paysage et les écosystèmes, en occupant des terres agricoles, en détruisant des habitats naturels, en fragmentant les continuités écologiques et en créant des îlots de chaleur. Elles affectent aussi la qualité de l'eau, en la transformant en eau stagnante, qui se dégrade et favorise le développement d'algues et de bactéries. Elles perturbent également le fonctionnement des cours d'eau, en modifiant leur débit, leur température et leur composition chimique. Elles menacent ainsi la survie de nombreuses espèces animales et végétales, qui dépendent de ces milieux pour se nourrir, se reproduire ou se déplacer.

Un impact sur le modèle agricole

Les méga-bassines sont enfin remises en cause pour leur impact sur le modèle agricole, qu'elles contribuent à maintenir et à renforcer. En effet, les méga-bassines sont principalement destinées à des cultures intensives et irriguées, telles que le maïs, le soja ou les pommes de terre, qui sont souvent destinées à l'exportation ou à l'alimentation animale. Ces cultures sont gourmandes en eau, en intrants chimiques et en énergie, et ont un faible rendement économique et social. Elles sont aussi peu adaptées au contexte climatique et pédologique local, et nécessitent des investissements importants pour leur mise en place et leur entretien. Les méga-bassines sont donc des outils au service d'un modèle agro-industriel, qui favorise la concentration des terres, des capitaux et des pouvoirs, au détriment de la diversité, de la souveraineté et de la solidarité.

Quelles sont les alternatives aux méga-bassines ?

Face aux méga-bassines, les opposants proposent des alternatives, qui visent à réduire la consommation d'eau, à préserver les ressources en eau et à promouvoir un modèle agricole plus respectueux de l'environnement et des territoires. Ces alternatives reposent sur plusieurs principes et actions, tels que :

- La sobriété : il s'agit de limiter les besoins en eau, en adaptant les cultures aux conditions climatiques et aux sols, en privilégiant les espèces locales et résistantes à la sécheresse, en pratiquant la rotation des cultures et le couvert végétal, en optimisant les systèmes d'irrigation et en réduisant les pertes et les gaspillages.

- La solidarité : il s'agit de partager l'eau, en tenant compte des besoins de tous les usagers, qu'ils soient agricoles, industriels, domestiques ou écologiques, en instaurant une gouvernance participative et transparente de la ressource, en favorisant la concertation et la coopération entre les acteurs, en appliquant le principe de précaution et le principe pollueur-payeur.

- La diversité : il s'agit de valoriser l'eau, en reconnaissant sa valeur écologique, économique, sociale et culturelle, en protégeant la qualité et la quantité des ressources en eau, en préservant la biodiversité et les services écosystémiques, en soutenant les initiatives locales et les innovations techniques et sociales.

Des exemples de méga-bassines en France

Les méga-bassines sont des projets qui se multiplient en France, notamment dans les régions où l'agriculture irriguée est importante, comme le Sud-Ouest, le Centre ou les Pays de la Loire. Voici quelques exemples de méga-bassines qui ont suscité la polémique :

- Le projet de la Sèvre niortaise : il s'agit d'un projet porté par la Chambre d'agriculture des Deux-Sèvres, qui prévoit la construction de 16 méga-bassines, pour un coût total de 75 millions d'euros, dont 40% financés par l'Etat et l'Union européenne. Le projet vise à stocker 6,5 millions de mètres cubes d'eau, pour irriguer 10 000 hectares de maïs, de soja et de tournesol. Le projet est contesté par des associations environnementales, comme France Nature Environnement, qui dénoncent son impact sur les zones humides, les cours d'eau et les espèces protégées, comme le vison d'Europe ou la loutre. Le projet est aussi critiqué par des agriculteurs, qui craignent une concurrence déloyale et une augmentation du prix de l'eau.

- Le projet du bassin de la Dronne : il s'agit d'un projet porté par la Coopérative agricole de la Dronne, qui prévoit la construction d'une méga-bassine de 1,2 million de mètres cubes d'eau, pour un coût de 12 millions d'euros, dont 60% financés par l'Etat et l'Union européenne. Le projet vise à irriguer 2 000 hectares de maïs, de blé et de colza. Le projet est contesté par des associations environnementales, comme la Sepanso, qui dénoncent son impact sur la nappe phréatique, le paysage et la biodiversité. Le projet est aussi critiqué par des riverains, qui craignent une baisse de la qualité de l'eau, des nuisances sonores et visuelles, et une perte de valeur de leurs biens immobiliers.

- Le projet du bassin de Caussade : il s'agit d'un projet porté par la Chambre d'agriculture du Lot-et-Garonne, qui prévoit la construction d'une méga-bassine de 920 000 mètres cubes d'eau, pour un coût de 8,5 millions d'euros, dont 40% financés par l'Etat et l'Union européenne. Le projet vise à irriguer 1 500 hectares de maïs, de tournesol et de prunes. Le projet est contesté par des associations environnementales, comme la Confédération paysanne, qui dénoncent son impact sur le cours d'eau du Tolzac, qui alimente le bassin. Le projet est aussi contesté par la justice, qui a ordonné l'arrêt des travaux à plusieurs reprises, pour non-respect des règles environnementales. Malgré cela, les promoteurs du projet ont poursuivi les travaux, en invoquant l'état de catastrophe naturelle.

Ces exemples montrent que les méga-bassines sont des projets qui suscitent de fortes oppositions, tant sur le plan environnemental que social. Ils révèlent aussi que les méga-bassines sont des projets qui bénéficient d'un soutien financier important de la part des pouvoirs publics, qui sont souvent accusés de favoriser les intérêts privés au détriment de l'intérêt général.


Les méga-bassines sont des projets qui visent à stocker l'eau en hiver pour l'irrigation des cultures en été. Elles sont présentées comme une solution pour faire face au changement climatique, qui entraîne des sécheresses plus fréquentes et plus intenses. Mais elles sont aussi vivement contestées par les associations environnementales, qui dénoncent leur impact négatif sur les ressources en eau, la biodiversité et le modèle agricole. Les méga-bassines sont donc des projets qui soulèvent des enjeux environnementaux, économiques et sociaux, qui nécessitent une réflexion approfondie et une concertation démocratique. Des alternatives existent, qui reposent sur la sobriété, la solidarité et la diversité, et qui visent à réduire la consommation d'eau, à préserver les ressources en eau et à promouvoir un modèle agricole plus respectueux de l'environnement et des territoires.